Le meilleur des Mondes, Aldous Huxley

Voilà quelques années que j’avais entendu parler de cette oeuvre colossale. Rappel ironique de la célèbre expression « tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes » de Pangloss dans Candide, la traduction française du titre est mémorisée dans les esprits comme une marque au fer rouge. Impossible d’être passé outre, Le meilleur des Mondes est connu de tous, dystopie fascinante sur le conditionnement de masse et le totalitarisme. Je souhaitais lire cette oeuvre parce qu’elle évoquait quelque chose en moi, j’avais comme un écho interne, me rappelant toujours cette oeuvre et ce besoin irrésistible de la lire.

« Parce que notre monde n’est pas le même que celui d’Othello. On ne peut pas faire de tacots sans acier, et l’on ne peut pas faire de tragédies sans instabilité sociale. Le monde est stable, à présent. Les gens sont heureux ; ils obtiennent ce qu’ils veulent, et ils ne veulent jamais ce qu’ils ne peuvent obtenir. »

MON AVIS : ★★★★☆

Dès les premières pages, on plonge au cœur d’une usine d’incubation et de conditionnement. Mais qu’est-ce donc ? Le lieu où tout être humain est créé, classifié et formaté. L’endroit où tout commence mais où rien ne naît. En effet, les humains n’ont plus aucun géniteurs puisqu’ils ne sont plus vivipares, ni réellement uniques ; ils appartiennent désormais à une nouvelle civilisation, celle de « l’ère Ford ».

Quel est le meilleur des mondes ?

Les premières pages introduisent la création de tout être humain. Le spectateur assiste, au côté d’un groupe d’étudiants, au processus entier de fabrication de ces nouveaux humains. Le lecteur, fasciné et tout à la fois horrifié, découvre comment les castes inférieures (les Gamma, Delta et Epsilon) sont conditionnés aux tâches les plus ingrates tandis que les Alpha et Bêta ont accès à un conditionnement plus riche, privilégié et intellectuel. Jamais véritablement savants, ces nouveaux humains n’ont accès ni à la culture, ni à la science, ni à la religion, ni à toute activité intellectuelle leur permettant de développer leur capacité mentale. En effet, celle-ci est limitée par l’activité sexuelle, polygame et ininterrompue mais peut-être surtout par la forte consommation d’une drogue appelée « somma ». Ce ne sont pas de parfaits imbéciles, ces êtres sont tout simplement une main d’oeuvre sans conscience.

Ces nouveaux humains sont conditionnés dès leur création cellulaire. Chaque défaut est volontairement incorporé dans l’être humain qui vient d’être créé. Leur génétique est déterminée par la caste qui leur a été attribuée. Ces castes ont été établies pour permettre la stabilité dans le monde : comme le précise l’administrateur Meunier, tout est fait pour rendre les gens heureux. L’ignorance ne serait-elle pas gage de bonheur ? Tel est le précepte de cette civilisation. Le bonheur est devenu le prix ultime, qu’importe si les humains ne connaissent plus l’épanouissement de l’âme, l’enrichissement culturel, l’amour passionnel ou même la liberté fondamentale de l’homme. A l’inverse, les hommes ne sont plus jamais seuls mais réunis dans une même unicité ; il n’y a plus de jalousie, de passion violente et de souffrance émotionnelle puisque tout le monde se partage mutuellement. L’amour monogame n’existe plus, seul le sexe partagé est promu ; les congés ont disparu, les humains doivent travailler puisque tel est leur devoir mais si leur vie devient trop douloureuse alors le « somma » les plonge dans un sommeil profond – réparateur ? Mais est-ce vraiment le bonheur ultime ? Les hommes peuvent-ils réellement abandonner leurs vices et leurs travers pour atteindre une stabilité telle que celle-ci ? Ces questions trouvent leurs réponses dans le parcours de certains personnages qui représentent une figure majeure de l’Histoire. Je vous laisse découvrir lesquelles.

Aldous Huxley, un prophète ?

Pour comprendre à quel point la description de ce monde est effrayante, il faut se rendre compte de l’époque dans laquelle l’auteur vivait. La technologie qui est présente dans l’oeuvre n’était évidement pas développée en 1930. Un simple exemple : les hélicoptères. Nous pourrions penser que cette machine était déjà opérationnelle au début du XXe siècle. Or, elle n’a été viable qu’à partir des années 40’s, véritablement utilisée pendant les guerres des années 50’s. Huxley a su voir le potentiel d’une telle machine comme un moyen de transport quotidien et rapide. La surabondance de sexe et de drogue, elle, est une prédiction du mouvement hippie avec la liberté sexuelle et l’utilisation de drogues. De même, les technologies sensorielles aussi développées dans le roman nous paraissent réalisables, à nous autres, natifs du XXIe siècle. Créer des cinémas avec la réalité augmentée, avoir la sensation que le vent nous touche voire même sentir les odeurs dans une salle sont des avancées technologiques anodines pour nous mais impossibles pour les contemporains de Huxley. En un siècle, nous avons réalisé l’impossible. Même, la fécondation in vitro est un recours possible pour les couples en difficulté de nos jours. Mais à cette époque, cela n’était pas envisageable. Aldous Huxley fût le premier stupéfait de la vraisemblance de son oeuvre face aux avancées technologiques de son temps. Aujourd’hui, il constaterait à quel point son oeuvre n’était pas entièrement le fruit de son imagination mais bien au contraire due à une clairvoyance étonnante.

Totalitarisme et prise de conscience

Ce discernement fait partie d’une critique plus générale de la société. À travers les différents personnages, l’auteur représente chacun des mécanismes propres à une société totalitaire. Il illustre le comportement humain dans sa diversité face à un tel environnement. Il démontre comment la psychologie peut devenir le socle d’un conditionnement massif. L’hypnopédie permet d’inculquer au masse une pensée unique même si elle a conscience de cette technique. Ce pouvoir de l’esprit est donc phénoménal. L’auteur a compris à quel point nous sommes conditionnés dès notre plus tendre enfance par des préceptes moraux dont nous n’avons pas forcément conscience et dont nous pouvons difficilement nous soustraire. Dans le roman, deux personnages sont inadaptés à cette société : Bernard et Helmholtz. Alors que l’un se complaît dans son malheur après avoir échoué à s’intégrer, l’autre trouve un moyen de dépasser la condition dans laquelle il est plongé depuis toujours. Lenina, elle, parfaitement adaptée dans cette société, ne comprend pas les difficultés des autres personnages. On pourrait croire qu’il lui est impossible de sortir de cette condition. Or, malgré les nombreuses occasions, elle retourne dans son quotidien qui lui correspond à merveille.

À la moitié du roman, les personnages rencontrent John Sauvage, farouchement opposé à cette société absurde. Ayant grandit avec les textes de Shakespeare et par extension le christianisme, tous les préceptes de cette ancienne civilisation sont ancrés en lui. Il détient la même position que le lecteur face aux personnages : un rejet absolu de tout ce qui lui est présenté devant les yeux. Le sexe libre est bien évidemment critiqué puisque le rapport sexuel devrait être procréateur ; la sexualité doit être contrôlée par les instances du mariage ; la femme ne peut décemment pas exprimer son désir et sa sexualité libérée ; l’esprit doit être libre, indépendant et réfléchi etc. Cette opposition de culture permet une double critique : tout changement n’est pas à rejeter et permet au contraire de réfléchir à sa propre condition. M. Sauvage n’est pas non plus un exemple à suivre : son dégoût de la sexualité de Lenina montre qu’il est, lui aussi, victime d’un ancien conditionnement nocif. Son surnom exprime cette adversité : il est le sauvage de cette nouvelle civilisation. Or, il est le reflet de notre propre société. Comment peut – on donc différencier sauvagerie et civilisation quand ce qui nous paraît civilisé devient la sauvagerie de quelqu’un d’autre ?

CONCLUSION

Étonnement, j’ai été un peu déçue de cette oeuvre. Je n’avais pas envisagé l’intervention d’un personnage tel que John Sauvage. Mes attentes étaient focalisées sur la construction d’une société cruelle et terrifiante puisque tout être humain serait conditionné dès l’embryogenèse. Or, j’ai été confrontée à une société plus nuancée. Cette société n’est pas foncièrement mauvaise : elle a pour socle la « bienveillance pour tous » ; le but de cette société est la création d’une civilisation paisible et sans violence. L’expression « un mal pour un bien » prend tout son sens et est à l’origine de ma déception. Je m’attendais à un empire malveillant, non à une dénonciation de nos propres faux-semblants.

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HUXLEY Aldous. Le meilleur des Mondes. Pocket : 2017.

 

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