Illuminae, T.1, Kaufman & Kristoff

Exposée sur l’étagère de mon salon, la saga Illuminae, appartenant à ma coloc’, m’intriguait beaucoup. C’est dans le cadre du challenge HMSFFF que j’ai décidé d’entamer le premier tome et de découvrir ce que dévoilent les premières pages de la saga qui a bouleversé la toile littéraire.

« Dans des temps de tromperie généralisée,
le seul fait de dire la vérité est un acte révolutionnaire. » [Orwell]

MON AVIS : ★★★★☆

Une course sans fin, à perdre le souffle. Cet oxygène si précieux, l’habitacle qui le retient, sont autant de choses essentielles à la survie des personnages du roman. Illuminae est un dossier qui regroupe divers documents digitaux relatant ce qui s’est déroulé sur l’Alexander, un vaisseau spatial également appelé « porte-chasseur ». À la suite d’une attaque spatiale sur une planète terraformée* nommée Kerenza, les habitants sont forcés de fuir et les plus chanceux embarquent sur la flotte de l’Alexander. Parmi les survivants se trouvent Kady et Ezra, deux adolescents qui viennent juste de rompre. Chacun croyait ne plus faire partie de la vie de l’autre mais le destin semble en avoir décidé autrement.

Le digital au service de la littérature

La couverture du livre ne manque pas de capter toute notre attention. Cet orangé flamboyant nous aspire à l’intérieur même de ses pages. On ouvre le livre et notre émerveillement ne cesse de s’accroître. Nous n’avons pas en face de nous un livre comme les autres ; nous avons affaire à un dossier complet qui répertorie tous les documents numériques de l’Alexander. Tout format s’y trouve : conversations instantanées, échanges de mail, comptes rendus de vidéosurveillance, illustrations des vaisseaux (vraiment incroyables d’ailleurs !), pages similaires à notre wikipedia terrestre et bien d’autres surprises. Ce procédé a permis d’entretenir mon attention de lectrice. Habituée à écrire des messages courts et à passer d’une information, d’un format ou même d’un réseau social à un autre, ce roman permet de satisfaire ce besoin constant de swiper.

En feuilletant les pages, j’avais l’impression d’être sur une interface numérique et de pouvoir faire défiler l’écran. Les auteurs ont repris les codes digitaux de chacun des formats utilisés : des codes typographiques ou graphiques en passant même par les pratiques digitales que nous avons tous. Dans un roman habituel, une faute d’orthographe ou même une faute de frappe serait une erreur fatale ; ici, c’est précisément ce qui fait la vraisemblance du texte. Est-ce cohérent de parler avec le français le plus correct et le plus pédant par messagerie instantanée ? Ou est-il bien plus crédible de retranscrire les émotions d’un personnage à travers une suite de lettres incompréhensibles provoquée par le front qui s’écrase sur le clavier ? Nous sommes d’accord. Le plus terrifiant, peut-être, est cette invitation constante à utiliser nos pratiques digitales contre nous pour nous forcer à continuer la lecture : ces « en savoir plus » sur lesquels nous ne pouvons cliquer et qui nous offriraient une information supplémentaire, ces pop-up qui provoquent un écho sonore dans mon crâne lorsque je les aperçois au coin de la page ou encore ces pictogrammes sur lesquels nous avons l’envie irrépressible de cliquer.

Un dossier top-secret

Une fois que l’émerveillement retombe et que nous plongeons au coeur même du roman, le patchwork de tous ces documents forment une histoire singulière : celle de Kady, celle d’Ezra, celle des morts de Kerenza, de ceux qui ont survécu. On découvre ainsi un nouvel univers de science-fiction. Les hommes ont conquis l’espace et utilisent des portails pour voyager aux quatre coins de l’univers. Même si l’histoire se déroule en 2575, les enjeux politiques et économiques restent les mêmes qu’aujourd’hui : conquérir, contrôler, consommer. En effet, Kerenza est une exploitation illégale. Sa destruction par une entreprise interstellaire, BeiTech, est une stratégie si caractéristique de notre cher capitalisme. Les personnages sont donc en fuite et tentent de survivre au cuirassé Lincoln, redoutable vaisseau qui les pourchasse sans relâche.

Le roman pourrait être une course poursuite de longue haleine. Mais la forme utilisait par les auteurs essouffle le rythme : au lieu d’aggraver la tension du roman, les changements successifs de format avaient tendance à me lasser. Ma soif d’action n’était pas nourrie et était contrebalancée par les échanges amoureux des deux personnages principaux. Même s’ils se sont séparés en début de roman, nous savons tous que dans la littérature jeunesse, les couples qui s’aiment se retrouvent toujours. Ce n’est donc pas une surprise. C’est seulement à partir des 200 dernières pages que j’ai retrouvé un rythme narratif convenable. Kady, hackeuse précoce et talentueuse, décide de sauver le destin de tous les passagers de la flotte de l’Alexander. Son personnage m’a beaucoup plu alors que son portrait ne correspond pas à mes préférences habituelles. Rebelle et loin des canons de beauté usuels, Kady ne laisse pas ses sentiments prendre le dessus et passe à l’action. J’ai particulièrement aimé son périple dans le vaisseau, au côté de l’IA, AIDAN. Je n’en dévoile pas plus mais les graphismes de ce passage sont magnifiques. Je ne sais pas pourquoi mais ils m’ont bouleversée. Ils ont parfaitement illustré son sentiment de solitude, l’oppression de l’espace et la puissance de son courage.

Une nouvelle littérature (à double tranchant)

De nos jours, nous pourrions croire que le monde du numérique dévore petit à petit le pouvoir de la littérature papier. Or, ce roman nous prouve le contraire. Au lieu de laisser les écrits digitaux nuire à la grande littérature telle que nous la connaissons, ces deux auteurs les exploitent pour créer une nouvelle forme de littérature. Ce roman – cette saga – n’est pas le seul à exploiter ce nouveau potentiel. Bon nombre d’auteurs commencent à utiliser les divers formats digitaux dans leur propre roman. Mais celui-ci l’utilise comme socle même de son histoire. Ce n’est plus un moyen de retranscrire notre usage quotidien de la langue écrite mais c’est au contraire le moyen de traduire une atmosphère particulière, un sentiment ou une pratique contemporaine. Qui n’a jamais été frustré de ne pas avoir de réponse à un message ? Qui n’a jamais voulu cliquer sur un titre du sommaire d’une page wikipedia pour trouver une information précise ? Qui n’a jamais ressenti un profond sentiment d’angoisse à la fin toute proche d’un compte à rebours ? A travers ce roman, nous découvrons ainsi de nouvelles façons de ressentir, de partager et de transmettre une histoire.

Toutefois, le risque de ce format est justement celui de perdre la profondeur même de son histoire. L’enjeu de ce type de format est de savoir retranscrire la personnalité d’un personnage à travers son écriture. Peut-être était-ce dû au public visé par le roman mais malgré la sympathie des personnages, je n’ai pas été touché outre mesure. La romance entre les deux personnages a pris le pas sur la résolution de l’action. C’est d’ailleurs lorsque les deux personnages ne sont pas en contact que l’action s’accélère. Pourtant, la sensation de huis clos était parfaite pour accroître la tension de l’atmosphère. Lorsque la violence explose au sein des vaisseaux, l’action se décante. La résolution s’accélère au même rythme qu’une explosion dans un vaisseau : une pièce prend feu, il se propage de salle en salle, de compartiment en compartiment ; il provoque une explosion par endroit, détruit les parois et projette des débris métalliques qui partent à la dérive.

CONCLUSION

Ce roman était une belle découverte. En quelque sorte, il participe à la révolution de la littérature. Notre siècle va peut-être créer une nouvelle forme de roman : tous nos messages échangés deviendront peut-être un modèle d’écriture. Pour un roman de science-fiction, ce format est plus qu’adéquat : il s’associe parfaitement avec le genre. Lorsque l’on réfléchit à la question, les mots ne sont pas les seuls éléments importants dans un roman. Lorsqu’un paragraphe ne comporte qu’un mot, sa taille, l’espace blanc qu’il laisse derrière lui sont autant de points essentiels dans une histoire. Ici, les mots forment des illustrations superbes, des mouvements visibles que par notre esprit. Quel sera donc la prochaine forme littéraire qui révolutionnera le support papier ? Affaire à suivre…

 

* Terraformation : terme courant de la science fiction qui désigne l’action de transformer un environnement naturel inconnu de l’homme en un lieu habitable.

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KAUFMAN Amie & KRISTOFF Jay. Illuminae, t.1, Dossier Alexander. Casterman : 2016.

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