Circé, Madeline Miller

Pour cette nouvelle année, j’avais envie d’une lecture signifiante. En épluchant ma pile de livres, l’un d’eux m’a particulièrement attirée : Circé. Sa couverture superbe et son sujet me semblaient être les raisons parfaites qui me persuaderaient de le commencer. Les retours sur ce livre étaient d’ailleurs nombreux : certaines personnes trouvaient le livre long et parfois ennuyeux alors que d’autres le recommandaient vivement. C’est cet autre point qui m’a lancé dans cette lecture.

Je ne restai pas allongée à rêver de lui pendant mes journées, je ne murmurais pas son nom dans mon oreiller. Ce n’était pas un mari, à peine un ami. C’était un serpent venimeux, j’en étais un autre, et sur ces bases, nous nous amusions.

MON AVIS : ★★★★★

Que dire … Ce livre est une révélation ! C’est un véritable coup de coeur ! Rares sont les livres qui me séduisent à ce point là. Ce roman m’a touchée jusqu’au coeur, tant par les émotions et les messages qu’il transmet que par la beauté de l’écriture. J’avais l’impression d’être en été et de déguster un fruit délicat et sucré, assez désaltérant pour me rafraichir en pleine canicule. Cette première lecture de l’année annonce pour moi une nouvelle période : les lectures puissantes, inspirantes et merveilleuses.

La réécriture d’un mythe antique

Circé est le second roman de Madeline Miller. Son premier, Achille, raconte l’histoire de ce personnage emblématique de la célèbre guerre de Troie qui comptait nombre de héros de la mythologie grecque. Pour ce second roman, l’autrice s’intéresse à un personnage plus singulier et moins connu du grand public. Déesse au tempérament tantôt sensible et docile, tantôt indomptable et redoutable, elle est la fille du célèbre Hélios, dieu du Soleil. Sa famille est également célèbre pour son rôle dans la mythologie grecque avec notamment : Pasiphae, sa soeur, qui a épousé le roi Minos et qui a engendré le célèbre Minautore ; Arianne, fille de Pasiphae et Minos, qui, grâce à son fil, permet de guider Thésée hors du labyrinthe et vaincre le monstre par la même occasion ; Scylla, cousine détestable, que Circé transforme en monstre et qui donnera son nom au redoutable passage de Charybde et Scylla.

C’était un véritable plaisir de plonger dans cette mythologie passionnante mais surtout de suivre un personnage que je ne connaissais pas vraiment. L’autrice raconte avec finesse l’histoire de ce personnage particulièrement déprécié, par sa famille mais aussi par l’opinion public et l’idéologie qu’elle incarne. Déesse sorcière en marge de ses pairs, elle est moquée, rejetée, humiliée, critiquée, rabaissée jusqu’à en être exilée. De là, elle commence véritablement à vivre. Malgré les épreuves, les tourments, les souffrances, elle dépasse la condition qu’on lui avait imposée dès la naissance. Par sa solitude, elle s’éveille et s’élève pour devenir qui elle est vraiment.

Une prose délicate et puissante

La force de ce livre réside dans le style d’écriture de l’autrice. Ses mots transmettent des émotions, des messages et des leçons. On ne peut pas s’empêcher de s’identifier à ce personnage fort et sensible. À travers ce texte, l’autrice transpose Circé comme une poétesse, une femme rêveuse, fascinée par les hommes. Mais Madeline Miller utilise beaucoup d’images dont la beauté m’a particulièrement touchée. Ses mots sont comme un bouquet de fleurs : du pédoncule aux pétales, chaque partie regorgent de sa propre richesse pour magnifier le texte dans son ensemble. J’étais tout à la fois touchée par ce personnage passionnant, mortifiée par ses souffrances mais également inspirée par sa résilience.

Ainsi, ce n’est pas seulement un livre sur la mythologie. C’est également un texte poétique d’une rare sensibilité aujourd’hui. Même si ce roman n’a pas une intrigue avec de multiples péripéties, haletantes et trépidantes, la force de cette plume apporte à l’histoire une splendide richesse. Parfois, un roman n’a pas besoin d’actions innombrables pour être passionnant, le personnage peut donner au texte toute sa superbe.

Ode aux femmes, à la force d’être soi

Le texte de Madeline Miller s’inscrit également dans un contexte culturel particulier. On ne peut pas s’empêcher d’y voir une approche féministe dans la manière dont sont racontés les événements. Circé est une déesse, une sorcière mais elle est également une femme. Ce sexe qui lui est assigné s’inscrit dans une culture patriarcale que les dieux suivent avec ferveur. Les nymphes sont mariées par leur père, les statufiant d’épouses parfaites et procréatrices tandis que les oncles lubriques reluquent leurs nièces célibataires et nullipares. Mais lorsqu’une femme ne rentre pas dans les cases, elle est rejetée, bafouée, humiliée, souillée. Cela ne vous rappelle – t – il pas quelque chose ? Le rapport au corps est d’ailleurs omniprésent dans le roman. Les nymphes sont mêmes décrites comme des fleurs faciles à cueillir et à souiller. Séduite par les hommes, Circé en paye d’ailleurs le prix. Mais, elle les renvoie à leur condition qui leur est destinée : être des porcs. Animal souvent utilisé comme métaphore des hommes, il a d’ailleurs finit par devenir la métaphore de ceux contre lesquels les femmes se battent aujourd’hui. Les hashtags se multiplient, les chansons aussi mais peut-être que Circé était la première de toute à vaincre ces porcs.

Néanmoins, loin de la société, loin de ceux qui lui renvoient un reflet imparfait d’elle-même, elle s’épanouie et la véritable Circé illumine par sa beauté propre. Elle déconstruit ce qu’elle prenait pour vrai, elle perfectionne ses talents, elle apprivoise sa solitude comme une vieille amie. Pourtant, le danger la guette alors même qu’elle se croyait protégée par son père, par son statut, par ses pouvoirs. Mais, loin de se laisser faire, elle se bat pour survivre. S’approprier sa féminité, assumer les choix qui sont les nôtres, ne pas avoir peur d’être à la fois femme et à la fois tout autre chose, que de leçons que nous apprend Circé.

CONCLUSION

Circé est une ode à la femme, à la sensibilité et à la rage d’être soi-même. J’ai eu comme l’impression qu’on parlait d’un passé qui m’était propre. Mais je me suis rendue compte que cette histoire pouvait parler à toutes les femmes. Chaque blessure, chaque victoire de Circé était les nôtres. Elle inspire, elle émerveille, elle nous rend ivres de passion et nous appelle pour la révolte.

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MILLER Madeline. Circé, traduction publiée chez Pocket, 2019.